Blues three



            La bouche en papier kraft, la nuque dans un étau et une veine qui jaillit à l’arrière du crâne. Il repousse le sol dur et se soutient, l’estomac au bord des lèvres. Une faible lumière file sous les mauvais rideaux et se glisse vers la fille. Elle a atterri sur le lit froid, dans sa tenue trop courte, les cheveux épars. Ses jambes à l’air jettent un reflet pâle. Lui, tangue maladroitement et se traine hors de la pièce. La lumière cogne ses orbites. Il voit du ciel, le sol, puis  redresse lourdement la tête. La mer au loin est un miroir géant, le ciel un désert de bleu au dessus des faubourgs. La pente l’entraine vers la ville, jusqu’au premier bar.
-Un Prairie Oyster.
-Connais pas.
-Jaune d’œuf, sauce anglaise, poivre, jus de tomate, fond de gin…
Les ingrédients s’ajoutent au fur et à mesure, comme s’ils répugnaient à se mélanger.
-Vous êtes surs de vouloir avaler ça ?
Il se pince le nez et la messe est dite.
-Combien je vous dois ?
Décoiffé par le soleil, emporté par la rue. L’ombre des passants s’étale comme de l’encre de Chine sur la terre ocre et beige. Le cri des gamins assourdi par la foule.
-Eh ! Arrêtez-le !
Son torse renverse un gosse dans sa course. Il laisse échapper une orange et s’enfuit, juste à temps avant qu’un marchand à bout de souffle n’arrive à sa hauteur.
-Non mais, vous vous rendez compte ?
-Oui, il ne s’est même pas excusé.
Sous les gros sourcils, un regard désapprobateur.
Les vents du large le poussent vers le port. Les vaisseaux somnolent et brillent dans l’éclat de la mer. Le cri des mouettes blesse le silence de la houle. Une pelure d’orange, comme une coquille de noix, flotte à la surface de l’eau. Le soir s’installe sans se faire remarquer. Les lucioles de la ville s’allument derrière les vitres des bâtiments. Les badauds laissent place aux clients, les voix des dockers à celles des ivrognes, qui sont les mêmes. Mains dans les poches, il largue les amarres.