« J'y peux bleu si c'est vingt-six… »



Je fuis la pluie et m'enfonce dans le métro. A l'intérieur une odeur de gens mouillés se mêle à la chaleur des conduits d'aération. J'entre dans la masse et je suis les impers gris. Sur le quai je regarde mes lacets, sans y penser. Dans la navette les visages fermés me renvoient nez contre la vitre. Elle est sale. Je risque un œil dans l'allée. On y somnole, le regard ailleurs. La porte s'ouvre. Rien. Ca repart. Les lumières des tunnels s'étirent et se succèdent comme les minutes. Nouvel arrêt. Les gens poussent et me voilà dehors. Je reste debout par lassitude. Sur un banc, il y a un clochard assis à coté d'une gamine. Elle lui pose une question à laquelle il répond : « J'y peux bleu si c'est vingt-six… » La foule m'emporte dans une autre navette. Durant le trajet j'ai le temps de réfléchir. Qu'a-t-il voulu dire ? Je me surprends à regarder une jeune fille penchée sur son livre. Un brin de soleil vient caresser sa jambe. Ca fait comme une tâche de couleur. Elle relève la tête et la penche sur le coté, ce qui fait dégringoler sa longue chevelure rouge sous son béret noir. Elle me regarde droit dans les yeux et murmure : « Lala ? » Deux personnes me bousculent en sortant :

-L'orange de mon foulard a cessé de pleuvoir.

-N'est ce pas scandinaire ?

Personne autour de moi ne semble avoir entendu. Les silhouettes sommeillent comme si elles ne vivaient pas vraiment. Le roulis les fait tanguer de façon monotone. Quelqu'un se plante juste devant moi : « Combien de parapluies allez-vous ? » J'ouvre la bouche mais ne trouve rien à dire. Il attend une réponse, puis son visage s'illumine : « Merci ». Le temps que je reprenne mes esprits il est descendu. Un peu hébété je m'accroche à l'une des barres, gluante comme si elle avait elle-même transpirée. Le contact du métal est le même que celui des cuillers que l'on a trop souvent léchées. Un message résonne dans les haut-parleurs : « La rose à la vanille continue d'espérer ». Mais dans le wagon personne ne réagit, comme s'il ne s'était rien passé. Je décide alors de partir pour prendre le prochain arc-en-ciel.