..........Le clapotement des vagues au pied des rochers. Le scintillement du soleil sur la mer. Le bleu infini dans le ciel. Clifford appréciait tout cela à la fois, alors qu'il restait immobile, canne à pêche à la main. Des ombres passèrent à la surface de l'eau. Tirant d'un coup sec sur sa ligne, il attrapa un poisson qui se débattit furieusement. Il l'assomma sur la corniche pour mettre fin à son supplice. Puis l'homme s'étira et respira l'air frais. Il observa l'horizon et prit le chemin du retour. Celui-ci n'était pas très long et il ne tarda pas à voir émerger la silhouette de la tour. Elle tranchait autant avec le paysage qu'il était possible. La base était en pierres épaisses et grossières, les étages s'étaient effondrés, remplacés par des constructions en bois. Le tout lui donnait l'aspect d'un monstre architectural issu de nulle part et qui dominait l'île.
..........Lorsqu'il arriva, elle n'était plus là. Il l'avait pourtant vue ce matin, allongée sur le sol. Il avait eu tout le loisir de la contempler. Il alluma les reste d'un ancien feu et y fit griller les poissons. Lorsqu'il releva la tête elle était devant lui. Méfiante, elle le regardait faire et ne disait rien. Enfin elle commença à se balancer d'une jambe sur l'autre avec un peu d'impatience.
-Où suis-je ?
Sa voix lui plaisait. Pourtant il se contenta de lui servir sa part sur une grande feuille de palmier. Il prenait tout son temps.
-C'est vous qui m'avez enlevée ?
-Non.
Il avait répondu d'un ton tranquille, puis avait commencé à manger. Il n'y avait rien de plus important pour l'instant. Doucement elle se résigna, s'accroupit et l'imita. Une fois qu'elle eut fini, elle recommença.
-Comment suis-je arrivée ?
-Je ne sais pas.
-Vous mentez !
Elle lui lança un regard désapprobateur.
-Quel est cet endroit ?
-Une île.
Il se leva pour lui montrer le chemin.
-Mon île...
Ils marchaient maintenant l'un à coté de l'autre, entre les grands arbres qui peuplaient les environs. Parmi les bruits de la forêt le cri du cacatoès. Du moins c'est à ça que devait ressembler le cri du cacatoès. Le vent du large les frappa quand ils arrivèrent à l'orée. Les dunes formaient des méandres de sable qui descendaient jusqu'à la mer.
-Expliquez-moi.
Il réprima un soupir.
-De temps en temps une personne apparaît dans la tour. Plus précisément dans le cercueil où vous vous êtes réveillée.
-Qu'adviendra-t-il de moi ?
-Rien. Il suffit de vous coucher au même endroit pour repartir d'où vous venez.
-Alors tout va bien ?
-Tout va bien.
Soulagée, elle déambula sur les pierres le long de la plage.
-Venez.
..........Ils s'enfoncèrent de nouveau parmi les branchages. L'air était moite et humide. De minuscules insectes leur collaient à la peau. Ils suivirent un chemin recouvert par les larges feuilles de plantes exotiques. Au moindre détour ils étaient surpris par une flore démesurée ou par les stridulations aiguës d'une faune invisible. Enfin apparut une brume légère qui se déposa délicatement sur la moindre parcelle de leur peau. Ils arrivèrent à un bassin alimenté par une cascade. Elle formait le cours d'un rivière et l'eau était claire. Sans prononcer une parole elle se déchaussa et y pénétra. La ligne de flottaison se déplaçait sur son jean mouillé. Elle ne pouvait ignorer qu'il l'observait. Soudain une pluie fine libéra l'atmosphère et martela d'impacts la surface de l'eau. Ils coururent se mettre à l'abri tandis que la rumeur du déluge parcourait la forêt.
..........Le soir, ils firent un feu avec le bois de réserve. Allongés, ils regardaient le crépuscule des flammes.
-Depuis combien de temps es-tu là ?
Sa voix susurrait à peine, comme si elle avait peur de briser le silence.
-Depuis que je suis né, j'ai l'impression.
-Mais ce n'est pas le cas ?
Sa chevelure frôlait son visage.
-Il y avait quelqu'un quand je suis arrivé. Il a décidé de rester. Plus tard j'ai du l'enterrer.
Elle garda un moment le silence.
-Toi aussi tu as décidé de rester ?
-Non, pas moi.
Elle en attendait plus.
-Comment crois-tu que cela soit possible ?
Elle hésita avant de répondre.
-Je ne sais pas. Dis moi.
-J'y ai beaucoup réfléchi. S'il s'agit de téléportation... Cela signifie qu'il y a destruction moléculaire, transport des informations et reconstruction sur le lieu d'arrivée. La machine à l'intérieur de la tour peut faire ça.
-Et alors?
-Alors l'original, en quelque sorte... disparaît.
Elle ne trouva rien à dire.
-Ça y est, tu me prends pour un fou.
-Non, je comprends.
Néanmoins, elle demeurait songeuse.
-Mais tu l'as déjà fait, quand tu es venu.
-Non, quelqu'un d'autre. Moi je me suis contenté d'arriver.
Elle abandonna, visiblement il avait déjà eu cette conversation. Au lieu de cela elle posa sa tête sur ses genoux.
-Et qu'est ce que ça te ferait, si moi, je disparaissais ?
Ils se réveillèrent avec le bruit des vagues. Sur la plage où ils avaient passé la nuit, il regardait l'horizon. Les déferlantes semblaient le plonger dans la contemplation. Elle s'assit à coté de lui.
-Tu as déjà songé à prendre la mer ?
-J'y ai pensé, mais tout le temps où je suis resté ici, je n'ai vu aucun navire. Je ne suis même pas sur d'être sur la bonne planète, où à la bonne époque.
-Il n'y a qu'un moyen de le savoir.
Il ne répondit rien. Ses yeux exprimaient l'indécision. Le vent jouait avec les manches de leurs vêtements, il n'allait pas tarder à pleuvoir. Ils reprirent le chemin de la tour. Les arbres bruissaient avec humeur. Des rafales secouaient les buissons nichés au creux des pins. Quand ils furent à l'intérieur, un hululement persistant continua. Ils se délassèrent, puis tout à coup se trouvèrent gênés de cette intimité. Quand et comment ? Cela arriva.
..........Elle resta quelques temps, puis un matin, comme ils avaient convenu, elle n'était plus là. Il continua ses activités normales dans les jours qui suivirent, mais restait aussi de longs moments à ne rien faire. Sans arrêt, il revenait vers la mer. Il découvrit une petite grotte qu'il n'avait jamais jamais exploré. Qu'un endroit lui soit inconnu sur l'île paraissait incroyable, mais de temps en temps, par il ne savait quel miracle, cela arrivait. Il en avait fait le tour en à peine une journée, mais s'était enfoncé à l'intérieur pendant des semaines. Comme si le temps et les distances changeaient selon les chemins qu'il prenait. Quoi qu'il en soit il commença à y entreposer du matériel. L'accès par la plage était facile, bien que l'entrée soit cachée. Au fur et à mesure de ses déplacements, du bois, des cordes, des réserves de nourriture finirent par s'y accumuler. Enfin un jour il s'arrêta. Il était prêt. Ses pas l'emmenèrent le long des chemins qu'il avait lui-même contribué à créer. Désormais l'île serait inhabitée. La prochaine personne à arriver ici la trouverait déserte. Elle n'aura alors aucune explication. Au sujet de cette immense tour dressée au milieu d'une clairière, non plus que sur sa géographie complexe. Qui a bien pu venir ici et construire cette orgueilleuse machine de métal ? Pourquoi des individus, apparemment choisis au hasard, y apparaissent de temps en temps ? Voilà des questions auxquelles lui-même n'a pas su répondre. Il les laissera en héritage à ses successeurs. Il attendit la nuit puis, à l'aide de la marée, mit le radeau à la mer. Presque immédiatement la voile se gonfla et poussa l'esquif loin du rivage. Il n'eut pas le temps dé réfléchir et sauta à bord. Une fois au large, il suivit l'île des yeux jusqu'à ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point qui disparut à l'horizon.
