Jeudi 4 août 2011 à 0:05


L'île


..........Le clapotement des vagues au pied des rochers. Le scintillement du soleil sur la mer. Le bleu infini dans le ciel. Clifford appréciait tout cela à la fois, alors qu'il restait immobile, canne à pêche à la main. Des ombres passèrent à la surface de l'eau. Tirant d'un coup sec sur sa ligne, il attrapa un poisson qui se débattit furieusement. Il l'assomma sur la corniche pour mettre fin à son supplice. Puis l'homme s'étira et respira l'air frais. Il observa l'horizon et prit le chemin du retour. Celui-ci n'était pas très long et il ne tarda pas à voir émerger la silhouette de la tour. Elle tranchait autant avec le paysage qu'il était possible. La base était en pierres épaisses et grossières, les étages s'étaient effondrés, remplacés par des constructions en bois. Le tout lui donnait l'aspect d'un monstre architectural issu de nulle part et qui dominait l'île.
..........Lorsqu'il arriva, elle n'était plus là. Il l'avait pourtant vue ce matin, allongée sur le sol. Il avait eu tout le loisir de la contempler. Il alluma les reste d'un ancien feu et y fit griller les poissons. Lorsqu'il releva la tête elle était devant lui. Méfiante, elle le regardait faire et ne disait rien. Enfin elle commença à se balancer d'une jambe sur l'autre avec un peu d'impatience.
-Où suis-je ?
Sa voix lui plaisait. Pourtant il se contenta de lui servir sa part sur une grande feuille de palmier. Il prenait tout son temps.
-C'est vous qui m'avez enlevée ?
-Non.
Il avait répondu d'un ton tranquille, puis avait commencé à manger. Il n'y avait rien de plus important pour l'instant. Doucement elle se résigna, s'accroupit et l'imita. Une fois qu'elle eut fini, elle recommença.
-Comment suis-je arrivée ?
-Je ne sais pas.
-Vous mentez !
Elle lui lança un regard désapprobateur.
-Quel est cet endroit ?
-Une île.
Il se leva pour lui montrer le chemin.
-Mon île...
Ils marchaient maintenant l'un à coté de l'autre, entre les grands arbres qui peuplaient les environs. Parmi les bruits de la forêt le cri du cacatoès. Du moins c'est à ça que devait ressembler le cri du cacatoès. Le vent du large les frappa quand ils arrivèrent à l'orée. Les dunes formaient des méandres de sable qui descendaient jusqu'à la mer.
-Expliquez-moi.
Il réprima un soupir.
-De temps en temps une personne apparaît dans la tour. Plus précisément dans le cercueil où vous vous êtes réveillée.
-Qu'adviendra-t-il de moi ?
-Rien. Il suffit de vous coucher au même endroit pour repartir d'où vous venez.
-Alors tout va bien ?
-Tout va bien.
Soulagée, elle déambula sur les pierres le long de la plage.
-Venez.
..........
Ils s'enfoncèrent de nouveau parmi les branchages. L'air était moite et humide. De minuscules insectes leur collaient à la peau. Ils suivirent un chemin recouvert par les larges feuilles de plantes exotiques. Au moindre détour ils étaient surpris par une flore démesurée ou par les stridulations aiguës d'une faune invisible. Enfin apparut une brume légère qui se déposa délicatement sur la moindre parcelle de leur peau. Ils arrivèrent à un bassin alimenté par une cascade. Elle formait le cours d'un rivière et l'eau était claire. Sans prononcer une parole elle se déchaussa et y pénétra. La ligne de flottaison se déplaçait sur son jean mouillé. Elle ne pouvait ignorer qu'il l'observait. Soudain une pluie fine libéra l'atmosphère et martela d'impacts la surface de l'eau. Ils coururent se mettre à l'abri tandis que la rumeur du déluge parcourait la forêt.
..........Le soir, ils firent un feu avec le bois de réserve. Allongés, ils regardaient le crépuscule des flammes.
-Depuis combien de temps es-tu là ?
Sa voix susurrait à peine, comme si elle avait peur de briser le silence.
-Depuis que je suis né, j'ai l'impression.
-Mais ce n'est pas le cas ?
Sa chevelure frôlait son visage.
-Il y avait quelqu'un quand je suis arrivé. Il a décidé de rester. Plus tard j'ai du l'enterrer.
Elle garda un moment le silence.
-Toi aussi tu as décidé de rester ?
-Non, pas moi.
Elle en attendait plus.
-Comment crois-tu que cela soit possible ?
Elle hésita avant de répondre.
-Je ne sais pas. Dis moi.
-J'y ai beaucoup réfléchi. S'il s'agit de téléportation... Cela signifie qu'il y a destruction moléculaire, transport des informations et reconstruction sur le lieu d'arrivée. La machine à l'intérieur de la tour peut faire ça.
-Et alors?
-Alors l'original, en quelque sorte... disparaît.
Elle ne trouva rien à dire.
-Ça y est, tu me prends pour un fou.
-Non, je comprends.
Néanmoins, elle demeurait songeuse.
-Mais tu l'as déjà fait, quand tu es venu.
-Non, quelqu'un d'autre. Moi je me suis contenté d'arriver.
Elle abandonna, visiblement il avait déjà eu cette conversation. Au lieu de cela elle posa sa tête sur ses genoux.
-Et qu'est ce que ça te ferait, si moi, je disparaissais ?
Ils se réveillèrent avec le bruit des vagues. Sur la plage où ils avaient passé la nuit, il regardait l'horizon. Les déferlantes semblaient le plonger dans la contemplation. Elle s'assit à coté de lui.
-Tu as déjà songé à prendre la mer ?
-J'y ai pensé, mais tout le temps où je suis resté ici, je n'ai vu aucun navire. Je ne suis même pas sur d'être sur la bonne planète, où à la bonne époque.
-Il n'y a qu'un moyen de le savoir.
Il ne répondit rien. Ses yeux exprimaient l'indécision. Le vent jouait avec les manches de leurs vêtements, il n'allait pas tarder à pleuvoir. Ils reprirent le chemin de la tour. Les arbres bruissaient avec humeur. Des rafales secouaient les buissons nichés au creux des pins. Quand ils furent à l'intérieur, un hululement persistant continua. Ils se délassèrent, puis tout à coup se trouvèrent gênés de cette intimité. Quand et comment ? Cela arriva.
..........Elle resta quelques temps, puis un matin, comme ils avaient convenu, elle n'était plus là. Il continua ses activités normales dans les jours qui suivirent, mais restait aussi de longs moments à ne rien faire. Sans arrêt, il revenait vers la mer. Il découvrit une petite grotte qu'il n'avait jamais jamais exploré. Qu'un endroit lui soit inconnu sur l'île paraissait incroyable, mais de temps en temps, par il ne savait quel miracle, cela arrivait. Il en avait fait le tour en à peine une journée, mais s'était enfoncé à l'intérieur pendant des semaines. Comme si le temps et les distances changeaient selon les chemins qu'il prenait. Quoi qu'il en soit il commença à y entreposer du matériel. L'accès par la plage était facile, bien que l'entrée soit cachée. Au fur et à mesure de ses déplacements, du bois, des cordes, des réserves de nourriture finirent par s'y accumuler. Enfin un jour il s'arrêta. Il était prêt. Ses pas l'emmenèrent le long des chemins qu'il avait lui-même contribué à créer. Désormais l'île serait inhabitée. La prochaine personne à arriver ici la trouverait déserte. Elle n'aura alors aucune explication. Au sujet de cette immense tour dressée au milieu d'une clairière, non plus que sur sa géographie complexe. Qui a bien pu venir ici et construire cette orgueilleuse machine de métal ? Pourquoi des individus, apparemment choisis au hasard, y apparaissent de temps en temps ? Voilà des questions auxquelles lui-même n'a pas su répondre. Il les laissera en héritage à ses successeurs. Il attendit la nuit puis, à l'aide de la marée, mit le radeau à la mer. Presque immédiatement la voile se gonfla et poussa l'esquif loin du rivage. Il n'eut pas le temps dé réfléchir et sauta à bord. Une fois au large, il suivit l'île des yeux jusqu'à ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point qui disparut à l'horizon.

Dimanche 17 avril 2011 à 18:59


Le Vagabond


Ma participation au Prix du Jeune Ecrivain. Je tiens beaucoup à ce texte.

            Grey sortit de la voiture, la mallette à la main
. La maison était blanche et la pelouse bien taillée, comme celle du voisin, et celle du voisin du voisin. Un nain l’attendait avec un grand sourire derrière le petit enclos qui entourait le minuscule jardin. L’arroseur automatique cliquetait méthodiquement et arrosait le nain, qui conservait son sourire. Il rentrait chez lui. Derrière cette porte l’attendait une femme, des enfants, un chien. Il avait hâte de s’installer devant la télé et allongea le pas. Une gerbe d’eau l’aspergea. Le « tchik tchik » de la machine continua avec l’entêtement d’un métronome. Il n’avait pas bougé. Bientôt une deuxième salve arriva. Une troisième trempa une nouvelle fois son costume et ses chaussures de cuir. Il restait les bras ballants, puis lentement se retourna. Sans vraiment savoir comment, il avait fait demi-tour.
            Il y avait un café de l’autre coté de la rue où il n’avait jamais mis les pieds. Il en poussa la porte sans trop savoir pourquoi. « Whiskey double ». Ce n’était pas lui qui avait commandé. Son reflet qui ne lui ressemblait pas lui souriait dans la vitre, où étaient marquées à l’envers les lettres de l’enseigne. Pour passer le temps il griffonna sur le bord d’un journal quelques mots qui ne voulaient rien dire. Lorsque son verre arriva il l’avala comme un médicament. C’était tiède. La serveuse était jolie. Pour cette raison il lui laissa la monnaie.
            Dehors le soleil l’étouffait. Il desserra sa cravate et entreprit de remonter la longue rue qui l’éloignait de chez lui. En sortant il avait dû se cramponner à la poignée pour ne pas partir en courant. Maintenant il avançait lentement et suait à grosses gouttes. Tout l’éblouissait – le rétro d’une voiture charriait un déluge de feu. Les trottoirs étaient déserts et pas une ombre où se réfugier. A chaque pas il se disait « Appelles un taxi et c’est fini » et il continuait. Il finit par s’écrouler sur un banc, hors d’haleine et le cœur prêt à exploser. A ce moment une petite fille lui de
manda d’un air curieux. « Dis monsieur, pourquoi tu respires pas ? » Tout à coup ce fut une libération, comme sil avait été en apnée pendant des années.
            Lorsqu’il reprit ses esprits elle avait disparu. Au lieu de cela un chien le regardait fixement. C’était un vrai chien, qui le regardait avec sa tête de chien, ses poils de chien et ses deux yeux immenses de chien comme s’il attendait quelque chose. Il le regardait vraiment, comme peu d’humains savent le faire. « Qu’est-ce que tu veux ? » Silence insondable. Il décida de ne plus y faire attention et reprit son chemin. Plus loin un agent l’arrêta.
- Les chiens sans laisse sont interdits ici.
- Ce n’est pas mon chien.
- Je dois appeler la fourrière ?
Ce ne fut pas nécessaire.

Il passa sans s’arrêter devant un cinéma de quartier. Au bout de la rue il fit demi-tour et revint sur ses pas. « Désolé, c’est ici que l’on doit se séparer ». « Déjà ? » sembla lui répondre le chien. Mais il était entré.
            Le guichet mal éclairé se tenait devant lui.
- Un billet s’il vous plait.
- La séance a déjà commencé.
- C’est sans importance.
Sur ces mots il s’engouffra dans un couloir noir et biscornu, qui paraissait sans fin. A son entrée une voix de femme l’interpella. Son reflet éclairait son visage. La salle était presque vide. Il y avait un vieux monsieur, un couple et une étudiante. Il s’avança lentement et s’enfonça dans un des lourds sièges qui bascula disgracieusement. C’était un film expressionniste allemand, en version originale et noir et blanc. Fort heureusement il ne comprenait rien. Le personnage fuyait dans une ville dont les immeubles étaient des ombres. Il y avait des retours en arrière sur sa vie avant, un paradis aseptisé. Une épouse et des enfants qui apprenaient bien leurs leçons. (La scène se passait dans une cuisine humble mais parfaitement rangée.) Ca y est, on revenait sur l’homme seul, perdu au milieu de la foule. A ce moment-là une femme à tête de chien lui posa la main sur l’épaule. « C’est fini monsieur. » Il se réveilla soudainement. Il avait crié et respirait bruyamment. L’employée du cinéma avait eu un geste de recul et restait, bizarrement, les bras contre son buste. Elle le regarda sans trop savoir quoi dire et s’éloigna.
            Il déboucha dans une impasse. La pluie fine le transperçait sous la lumière d’un lampadaire. Mis à part ça, il faisait aussi sombre que dans le cinéma. Sans savoir où il allait il se mit à marcher. Ses semelles faisaient un bruit de succion à chacun de ses pas. Les néons des magasins se reflétaient dans les flaques. Au coin de la rue il s’arrêta. La lumière d’un bar éclairait le trottoir. A travers la vitre les gens semblaient flotter comme dans un aquarium. Il y eut un tintement lorsqu’il poussa la porte. Les clients ne se retournèrent pas. Deux-trois oiseaux de nuit encore dans leurs impers. Il posa sa mallette sur le comptoir et commanda un lait-fraise. A coté de lui il y avait un siège de libre, l’étudiante s’y installa :
-Il y a quoi là-dedans ?
Elle avait de grosses lunettes qui cachaient son visage et une écharpe noire. A part ça elle portait une jupe comme les écolières. Impossible de dire si elle était jolie, mais son style lui allait bien. Il plaça ses mains sur la mallette et l’ouvrit précautionneusement. A l’intérieur, des rangées de brosses à dents. Il y en avait de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de tous les types. Des manuelles et des électriques. La caverne d’Ali-Baba de la brosse à dents.
- Vous les vendez ?
Sa question resta suspendue à ses lèvres. Lentement il se tourna vers elle.
- Je suis à la recherche d’un véritable être humain.
Sans attendre de réponse il se leva. Pendant deux secondes il s’était senti moins seul.
            Dehors un taxi l’attendait. La porte claqua et il s’installa sur les sièges (molletonnés). Les phares balayaient la pluie. Le véhicule avançait à la vitesse des essuie-glaces. Ils traversaient la ville, silencieux comme un corbillard. La voiture s’arrêta et semblait insister pour qu’il descende. La porte se referma lentement derrière lui. Il avait devant lui les visages grotesques d’un train fantôme. La fête foraine avait des couleurs mouillées par la pluie. Par ennui, il se dirigea vers les machines à sous. Il introduisit une pièce dans la fente, qui tomba avec un léger bruit. Les lumières continuèrent de briller inutilement dans la nuit.
            Il s’éloignait à grand pas dans aucune direction à la fois lorsqu’il tomba sur une station essence. C’était le seul bâtiment éclairé par la pluie. A l’intérieur il entendait le vrombissement des lampes à halogène. Il y avait deux-trois mouches mortes grillées contre chacune d’entre elles. Il dut bien faire six fois l’aller-retour dans les allées avant de se décider. Il y avait sept sortes de fromage et trois types de sandwichs emballés dans de la cellophane. Le visage de la vendeuse avait à peu près deux fois moins d’humanité qu’une façade d’immeuble vide.
            Il sortit une nouvelles fois et marcha seul dans la nuit. Il voyait les lumières à certains bâtiments par moments. Parfois il voyait même à l’intérieur d’une maison. Ca lui donnait presque l’impression d’être chez les gens. Il continua comme ça longtemps, puis s’arrêta sous l’éclairage d’une enseigne électrique. L’enseigne avait une sorte de crépitement lumineux mais il entra quand même. Les entrailles d’un hôtel borgne. Il n’avait rien à faire alors il prit les clefs et monta dans la chambre. Il n’alluma pas malgré l’obscurité. Une sombre lumière bleutée passait faiblement à travers le store cassé. Il s’étendit sur le lit et resta habillé. Il ne se passait rien. Il se contentait de fixer la bouche d’ombre qui collait au plafond. De tout petits filaments flottaient devant ses yeux. Tout à coup il eut la certitude absolue d’être déjà venu. Il se redressa et regarda dehors. La fenêtre donnait sur une cour intérieure. Il voyait une femme aller se coucher puis elle éteignit. Un chien aboya dans la nuit. Il se leva et s’assit dans un de ces vieux fauteuils en tissu qui grinça sous lui. Normalement c’est à ce moment qu’il aurait dû fumer mais il n’en avait pas envie. Au lieu de cela il fouilla le tiroir de la table de chevet. Il n’y avait que deux livres, une bible et un annuaire. Il choisit l’annuaire. Il ouvrit une page au hasard et parcourut les noms des gens, puis composa un numéro. Il attendit un long moment pour que quelqu’un décroche :
-Allo ?
-…
-Qui est à l’appareil ?
-…
-Mais répondez voyons !
-Je…
La tonalité froide de l’appareil. Sous le matelas il trouva une carte postale.
            Il s’était remis à marcher et s’éloignait de la ville. Il passait sous les lumières alignées en rangs d’oignons. Il traversa une autoroute. Sous un pont. Enfin il arriva, dans une zone en friche. Un hangar abandonné, un sol de béton abîmé par endroits. Mains dans les poches, il ne faisait rien. Il se contentait d’être là. Il enleva sa veste puis s’assit contre un mur. Il renversa la tête et pour la première fois ferma les yeux. Ses mains caressèrent la terre et roulèrent sur les pierres. Il alluma une cigarette. Le temps passait, comme ça. Un long moment, il se leva et fit quelques pas. Il regardait devant lui et respirait à pleins poumons. Un léger vent vint souffler sur son visage et déplacer une mèche qu’il ne toucha pas. Il en était là, lorsqu’il commença à se poser une question. Ce fut la minute la plus longue de sa vie. Quand elle se fut entièrement consumée il avait pris sa décision. Les premiers rayons du soleil éclairaient déjà le ciel.

Lundi 31 janvier 2011 à 18:37


Blues four



Presque deux ans pour reprendre et débloquer enfin ce texte. Faut croire que je suis un mauvais.

            La porte explose. La mitraillette rugit dans un bruit de moteur pétaradant. Avec fracas les bouteilles volent en éclat. Les cartes des joueurs s’envolent, puis retombent, abattues par les balles. Des éclairs naissent derrière les tables renversées. Les étincelles accrochent l’ombre telle des lucioles. Dans la pénombre les chandelles sont soufflées une à une. Un son métallique gémit sur le sol. Grenade.
            Souvenirs. Partis en fumée… Un autre bar quelques années
plus tôt. La longue plainte d’un violoncelle. Le reflet ambré d’un verre, une douceur épaisse aux lèvres. Des volutes sculptées dans l’air. Puis la nonchalance d’un geste. L’invitation d’une silhouette, un feint regret au reste. Et soudain la morsure du regard. Brulure du silence. Mille hurlements en même temps. Le flottement d’un mirage au dessus des flammes.

Mercredi 23 juin 2010 à 23:17


Lettre de Bretagne 8



 
            Le lendemain je me suis sentis mou et irritable à cause du manque de sommeil, mais impossible de décrocher le sourire niais scotché sur mon visage. Lorsqu’elle est montée dans la barque, j’ai pu voir un instant le bas de son dos. J’essayais de mettre de l’ordre dans mes idées mais je n’arrivais pas à penser à autre chose. Même le phare me semblait être un immense phallus en érection. Nous n’avons pas dit un mot de la traversée. Une fois arrivés, nous sommes montés sur le quai et elle a disparu. Je me suis retrouvé seul à nouveau. Comme je n’étais pas pressé j’ai décidé de flâner, sensation grisante lorsque tout le monde est parti travailler. Le port était calme, il commençait  doucement à crachiner. Mon vieux T-shirt élimé avait peine à me défendre contre les assauts du vent.
            Sur le chemin du retour je passais devant le Yach’Mat. Je savais qu’elle n’y était pas mais je suis entré quand même, sans véritable raison. Il n’y avait aucun client, ce n’était pas encore l’heure. Je m’approchais du comptoir et attendait patiemment. De l’arrière-boutique un homme finit par arriver.
-C’est ouvert ?
-Vous pouvez vous installer fit il avec un geste vague qui désignait les tables.
Je me mis à la fenêtre pour regarder silencieusement le mauvais temps. Le journal était plié sur la table. Après y avoir jeté un œil je n’y trouvais aucune mention d’un trafic de contrebande. Soit le journaliste n’avait pas traité le sujet, soit la gendarmerie avait décidé de conserver ces informations confidentielles. Je réfléchissais. Les caisses avaient dérivé à la faveur de la tempête, mais si les marchandises devaient bien arriver ici, il fallait obligatoirement un lieu où les stocker. Un endroit de préférence pas très éloigné des côtes pour pouvoir y aller en toute sécurité. J’essayais de me souvenir : j’avais cru entendre des bruits de moteur la nuit dernière, mais à ce moment là je n’étais plus capable de me concentrer sur ce qui se passait en dehors de la couette. J’en étais là de mes réflexions lorsque l’on m’apporta ce que j’avais demandé.
            Je me contentais dans un premier temps d’humer le fumet qui s’en échappait. J’attaquais la galette par un coin et l’introduisit dans ma bouche avec un plaisir non dissimulé. Un second coup de fourchette me fit percevoir la saveur du jambon à travers celle du blé noir, qui se mélangèrent avec délice. Je tournais ensuite mon assiette pour entamer un autre coté. Chaque bouchée me procurait un réconfort sans pareil. Enfin j’arrivais au graal. Le mélange œuf, jambon, galette, fondus dans ma bouche. J’en salivais d’avance. Ce fut mieux que ça. Je terminais mon assiette en me demandant comment il était permis qu’un tel bonheur existe.

Dimanche 27 décembre 2009 à 22:58


Charme néfaste


            La tempête ne semblait jamais devoir s’arrêter. De grandes bourrasques de vent les trempaient et collaient leurs cheveux mouillés sur le visage. Après avoir mené les bêtes paître sur la colline ils s’étaient écartés des chemins et avaient été surpris par la pluie. Colin et sa petite sœur étaient maintenant perdus car des rideaux les empêchaient de voir au loin. Heureusement une chaumière leur apparut entre les gouttes. Sans se concerter ils coururent s’y réfugier tout en essayant d’éviter les trous d’eau et de glisser sur l’herbe. Une fois arrivés ils frappèrent à la porte. Sans obtenir de réponse ils allaient entrer lorsqu’une femme leur ouvrit :
-Mes pauvres enfants.
Pendant qu’elle les amenait encore tout dégoulinants près de la cheminée il observa leur hôte. Elle paraissait presque quarante ans mais était d’une extrême beauté. Elle leur apporta des vêtements et fit passer la jeune fille derrière une cloison.
-Comment s’appelle-t-elle ?
-Ameline. Elle a seize ans.
Elle aida le garçon à enlever ses vêtements. Au contact de ses mains il frissonna involontairement. Elle s’apprêtait à le réchauffer lorsque sa sœur réapparut dans une robe qui lui allait à merveille.

-Puisque vos vêtements ne sont pas secs je vous invite à souper chez moi ce soir.
Le repas fut excellent et arrosé de vin. Quand elle leur proposa de rester ils n’eurent pas le courage de refuser. Il semblait devoir pleuvoir toute la nuit et les rafales qui soufflaient contre les murs n’incitaient pas à repartir. Elle emmena la jeune fille dans une autre pièce et revint s’occuper de lui. Elle devait presque le porter.
-Mais ou allez-vous dormir ?
-Ne t’occupe pas de ça.
Il protestait mais bientôt s’écroula dans son lit.
            Elle le réveilla brusquement au milieu de la nuit. Elle plaqua fermement son corps contre le sien pour l’empêcher de s’échapper et rechercha sa bouche qu’elle embrassa goulûment. Il répondit instinctivement à son baiser puis descendit jusqu’à ses seins tandis qu’elle passait les mains dans son dos et ses reins. Ensuite elle lui montra l’exemple et rechercha son sexe qu’elle secoua vigoureusement. A son tour ses caresses quittèrent sa croupe pour glisser doucement vers sa toison. Elle en profita pour écarter les cuisses et le chevaucha. Sans savoir s’il fantasmait il sentit son sexe se dresser en elle. Tandis qu’il l’agrippait à pleines mains elle le mordit à l’épaule. Ils effectuèrent des mouvements violents pendant quelques temps et soudain il se sentit jaillir en elle. Après quoi toutes ses forces l’abandonnèrent.
            Le lendemain il était vidé, confus et avait un formidable mal de tête.
-Ou est Ameline ? demanda-t-il.
-Ta sœur ne t’as pas attendu. Elle est rentrée chez vos parents.
Comme il s’asseyait sur le lit elle s’approcha de lui. Elle promenait ses charmes à moitié nus et il posa ses mains sur ses hanches avec gourmandise.
-Tu n’as pas l’air très bien. Ne bouges pas je vais te préparer une tisane.
-Je n’ai pourtant pas tellement bu.
-Tu as du prendre froid…
Elle le fit boire sans protester et il ne tarda pas à se recoucher. Durant les jours suivants il tomba dans une extrême faiblesse. Son esprit errait comme un bateau perdu au milieu de la brume. Heureusement elle était là pour s’occuper de lui. A mesure que son état s’affaiblissait elle était plus resplendissante. Ils faisaient parfois l’amour mais ce seul effort le laissait complètement épuisé. Un matin il se réveilla avec une pensée en tête. Depuis combien de temps suis-je ici ? Il faut absolument que je revois ma sœur. Il réussit à se lever et se dirigea péniblement vers la porte.
-Ou vas-tu ?
-Je rentre chez moi.
-Hors de question !
Il hésita un moment. La voix se fit plus accommodante.
-Je veux dire tu n’es pas en état. Retournes te coucher je vais te préparer un potage.
Elle a peut être raison se disait il lorsque quelque chose accrocha son regard. Un crucifix.
-C’est celui d’Ameline ! Qu’as-tu fait à ma sœur ?
Imperceptiblement un sourire se dessina sur ses lèvres. Mais ses yeux étaient durs et cruels.
-C’est maintenant que tu t’en soucies ?
Brusquement il s’aperçut qu’elle lui bloquait le passage. Ce n’était plus la même femme qui se dressait devant lui. Elle paraissait beaucoup plus jeune et tout son corps semblait vibrer d’un furieux désir.
-Sorcière ! Tu m’as drogué.
Sa voix était pleine de colère mais la tête lui tournait.
-Il est trop tard maintenant. Tu ne peux plus t’en passer n’est-ce pas ?
Comme il titubait elle le prit dans ses bras presque avec compassion. Elle caressait la racine de ses cheveux et l’amena à plonger la tête dans sa poitrine où s’écoulèrent des larmes de rage. Il commença à la mordiller et elle le laissa faire. La tête en arrière elle exhala un soupir lorsqu’il souleva ses cuisses et la projeta violemment contre le mur. Leur respiration devint haletante. Il se vengeait sur sa chair avec une telle bestialité qu’elle ne pouvait plus que se laisser dominer. Lorsqu’elle commença à crier il chercha des mains sa pomme d’Adam. Il appuya. Son corps se débattit quelques instants. Enfin les membres retombèrent et ce fut la petite mort.

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